Rénovation urbaine ou égalité des chances

Publié le par ethnoeduc

Note de lecture à propos de l'ouvage :

Jacques Donzelot. Quane la ville se défait. Quelle politique face à la crise des banlieues. Paris, Le Seuil, 2006.

 

La relégation des classes populaires hors de la ville ne date pas d’hier. La politique urbaine menée sous le second Empire par Haussmann a eu pour effet entre autres de renvoyer les ouvriers parisiens vers les collines de Belleville. L’urbanisme social et hygiénique du début de siècle ne recherche pas non plus la mixité : il vise à loger les pauvres à proximité des manufactures et à séparer la bourgeoisie des ouvriers, toujours susceptibles de venir troubler l’ordre public.

Le développement des grands ensembles dans les années 50 et 60 ne participe pas, du moins dans ses principes, à cette hantise de l’affrontement. La logique qui prévaut est essentiellement industrielle : regrouper dans des quartiers nouveaux une main d’œuvre abondante et stable, dans des conditions d’hygiène et de confort jusqu’ici inaccessibles aux classes populaires. Mais, dès les années 70, l’effondrement du rêve social et l’irruption du phénomène des cités viennent corréler l’échec d’une politique davantage soucieuse de l’urbain que de la ville. A partir de là, toute la politique de la ville va se résumer à l’attribution de subsides (dorer le ghetto) qui permettent de maintenir le problème « à distance », sans prendre la mesure des enjeux sociétaux. L’idéal de mixité sociale tient lieu de cap alors que le problème se situe à une échelle différente. On sait que toutes les tentatives pour faire revenir des classes plus aisées dans les quartiers ont échoué. De leur côté les communes ont tardé à appliquer la loi SRU qui fixe à 20% le taux minimum de logements sociaux. Entre temps, le statut du logement a lui-même évolué : avant, on disposait d’un logement à loyer modéré pour pouvoir travailler. A présent, on travaille dans des conditions plus ou moins précaires pour pouvoir acheter un logement. Le phénomène de déstockage des logements sociaux enregistré dans la plupart des pays d’Europe procède de cette même logique qui poussent de plus en plus de bailleurs sociaux à revendiquer le statut d’opérateurs de services urbains.

Parallèlement, les lois de décentralisation ont contribué à alimenter la conception selon laquelle l’Etat était en train de se défaire de son pouvoir. En réalité, elles instaurent une nouvelle manière de gouverner à distance (cf. R. Epstein, 2005), une sorte de « gouvernement central du local » qui prend la forme d’une quasi-tutelle de l’Etat sur les collectivités locales. Il s’agit ni plus ni moins de substituer l’élu entrepreneur à l’élu notabiliaire, l’amener à penser la ville comme l’Etat pensait la nation. Après la politique volontariste des années 55-70, est venue l’époque de la politique de la ville avec une nouvelle forme de gouvernement : le contrat. Le contrat constitue l’outil d’adaptation des normes centrales au contexte local par l’élaboration de projets – autrement dit la négociation explicite des normes dans le cadre de projets territoriaux. Cette pratique contractuelle va toutefois assez vite révéler ses limites avec l’élargissement des objectifs à l’ensemble des déficits constatés sur les quartiers. A partir des années 95-2000, la production d’indicateurs fiables sur les quartiers permet de décliner trois niveaux : les zones franches urbaines (niveau 1), les zones de redynamisation urbaine (niveau 2) et enfin les zones urbaines sensibles (niveau 3) qui ne bénéficient que de l’accès aux aides exceptionnelles à la vie associative. A travers cette nouvelle politique de discrimination positive territoriale l’Etat reprend la main mais sape en réalité le principe même de « contractualité ». La délégation interministérielle à la ville devient alors un simple observatoire.

Les émeutes de novembre 2005, beaucoup plus violentes que celles de 81 qui avaient présidé à la création de la politique de la ville, sonnent l’échec de cette politique qui est restée malgré la relance du plan Borloo celle des demies mesures. L’image des quartiers se détériore et se radicalise. Ces nouveaux enjeux obligent à repenser la politique de la ville et à imaginer une politique pour la ville, que l’auteur appelle de ses vœux. Il propose notamment un certain nombre d’orientations :

  

  1. favoriser la mobilité plutôt qu’imposer la mixité. 

Prenant l’exemple de l’Est parisien, l’auteur constate que les classes moyennes cherchent à acheter dans les quartiers encore abordables (Xème, XIXème, XXème). Les anciens habitants de professions intermédiaires ne parviennent à rester qu’en basculant dans le logement social. Dans les arrondissements où le parc social domine, on assiste même au phénomène inverse : le départ des classes supérieures. Il ne s’agit plus de mixité sociale mais de paupérisation. De fait la politique de mixité semble surtout servir à contrer l’immixtion des minorités ethniques dans les centres-villes au foncier attractif. L’auteur suggère d’augmenter plutôt la mobilité en facilitant l’accès à d’autres quartiers par des aides locatives, en proposant une extension de la carte scolaire et en aménageant le temps d’enseignement en fonction des besoins (aide calculée à partir de la personne et non du territoire). On peut ainsi franchir les frontières en restant chez soi ou décider de partir au moment opportun et non par pur rejet.

   

  1. Elever la capacité de pouvoir des habitants. 

Il est un fait que la loi relative à la rénovation urbaine n’est pas toujours acceptée par les habitants qui reprochent la politique du fait accompli. Si le texte prévoit une consultation systématique des habitants, la procédure n’en est pas clairement codifiée. Ce sentiment d’une participation factice rencontre le malaise des jeunes qui ont l’impression d’être « stockés », traités comme des objets. Le même sentiment aux Etats-Unis a été l’origine dans les années 60 de la mise en œuvre de la politique d’empowerment que l’on peut traduire comme une élévation de la capacité de pouvoir. L’auteur propose de s’en inspirer en mettant en place une véritable démarche participative, qui ne se limite pas à la validation pseudo-démocratique de décisions prises par des technocrates. L’exemple des corporations de développement communautaire, associations devant comporter plus de 50% d’habitants du quartier est sans doute à suivre. La transformation des chefs de projet en experts chargés d’identifier les composantes sociales et ethniques (architecte social) sur un quartier est une autre piste à suivre.

 

 3. Réunifier la ville en la démocratisant

Une critique récurrente adressée à l’Agence nationale de renouvellement urbain est qu’elle sert les communes les plus rapides à monter un projet sans se préoccuper d’une distribution équitable entre celles-ci. L’intercommunalité peut-être une façon d’équilibrer les efforts et les ressources. Mais celle-ci produit parfois des effets pervers, notamment lorsque des communes riches se regroupent pour éviter la solidarité avec les communes pauvres. Reprenant les propos du géographe Jacques Lévy, l’auteur constate que la démocratie urbaine reste le maillon le plus faible de la démocratie. Ne faudrait-il pas considérer l’agglomération comme une entité démocratique à part entière ? La solution qui consisterait à créer des conseils d’agglomération élus au suffrage universel aurait notamment pour mérite de limiter les clubs de communes « dorées ». Il permettrait en outre de développer des opportunités d’emploi pour les habitants des quartiers, d’étendre la carte scolaire, de distribuer les logements sociaux en fonction des besoins et non des seuls critères de la loi SRU.

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