Edouard Séguin, l'instituteur des "idiots"

Une première étude de « terrain »

       Contrairement à ses prédécesseurs titrés et plus ou moins illustres, Edouard SEGUIN (1812 – 1880), apparaît avant tout comme un homme de terrain. Comme certains pédagogues expérimentaux qui lui succèderont, Ovide DECROLY (1871 – 1932) ou Janusz KORCZAK (1878 – 1942), il n’a théorisé qu’après, ce qui a contribué largement à l’isoler des milieux savants. A travers la figure de ce fils de médecin, né à Clamecy, comme Romain ROLLAND, on peut mesurer toute la difficulté des pédagogies novatrices, qui doivent se frayer un chemin entre les exigences de l’administration et les présupposés scientifiques. Edouard SEGUIN, peut-être aussi parce qu’il s’est exilé aux Etats-Unis, reste une figure insuffisamment reconnue de la pédagogie spécialisée et de la pédagogie tout court. Absent des dictionnaires, il est plus estimé à l’étranger, en Italie, en Angleterre, aux Etats-Unis qu’en France, où son bref passage à Bicêtre a été marqué par des controverses qui ont empêché ses idées de trouver un plus large retentissement.

       Peut-être nous faut-il ici tenter de réhabiliter celui qui a repris les premiers travaux d’ITARD tout en les transformant assez radicalement. Vis-à-vis du précepteur de Victor (« qui le premier par l’éducation du sauvage de l’Aveyron, a ouvert la voie dans laquelle je suis entré seul à sa suite ») Edouard SEGUIN a largement reconnu sa dette tout en affirmant : « ma méthode n’est pas celle d’Itard, loin s’en faut du tout au tout. »[1].

       Comme PINEL, SEGUIN pense d’ailleurs que Victor est un idiot, et non un sauvage. Pour autant, il ne rejoint pas le dogme des médecins aliénistes de l’époque concernant l’incurabilité et l’inéducabilité des arriérés.

       Le père de Jacques-Onésime SEGUIN est médecin. Le jeune Edouard fait ses études à Saint-Louis,  s’oriente d’abord vers une carrière d’avocat et entre en faculté de Droit. Puis, il s’inscrit en médecine à l’âge de 31 ans, mais abandonne finalement cette voie et reprend l’école de la rue Pigalle fondée par son père. A ce titre, en 1837 , il rencontre ITARD à propos d’un jeune idiot envoyé par GUERSANT, médecin aliéniste à l’hôpital des Incurables. ITARD accepte de diriger la cure mais ne peut l’assumer personnellement. GUERSANT avance le nom de SEGUIN dont ITARD connaît le père et celui-ci accepte immédiatement. SEGUIN devient alors maître-auxiliaire aux Sourds-Muets. Il reçoit les conseils d’ITARD puis d’ESQUIROL concernant les méthodes éducatives à appliquer. Les premiers rapports lui sont très favorables. GUERSANT écrit :

« En dix-huit mois, Mr Séguin a appris à son élève à se servir de ses sens, à se souvenir, à comparer, à parler, à écrire, à compter, etc.[...] par le caractère de son esprit, par l’étendue de ses connaissances, Mr Edouard Séguin est capable de donner à ce système d’éducation toute l’extension souhaitable. » [2]

       En 1840, grâce au soutien de ESQUIROL, SEGUIN est chargé d’une classe d’enfants déficients pour un an. Il note ses premières impressions sur sa nouvelle classe :

« Me voici au milieu d’eux. Les uns agitent leurs bras en désordre, les autres crient à tue-tête, quelques-uns croupissent dans un affaissement hébété, le premier auquel je m’adresse se sauve en ricanant, le second me salue jusqu'à ce que j’arrête son bras infatigable ; le troisième figure entre lui et moi des signes de croix et des baise-mains ; un quatrième se couche à terre ; les autres dans l’attitude la plus piteuse, ne font entendre que des réponses tronquées et peu intelligibles. Autour de nous, dans la salle qui nous servira de classe et de gymnase, sont rangés sur leurs sièges percés, à bon droit, les infirmes, les perclus, les aveugles, les gâteux, qui poussent les cris les plus sauvages. Ces pauvres êtres sont là, devant moi, ce qu’ils ont été toute leur vie, inactifs, inoccupés, rapaces ; ils ignorent ce que c’est qu’obéissance et travail ; l’esprit, ils n’en soupçonnent pas l’existence ; le corps, ils le laissent s’affaisser sur lui-même, et ne le traînent qu’où l’appétit les appelle ; le cœur, il est chez presque tous remplacé par un vide hideux ». [3]

       On constate à travers ce jugement peu amène que les préoccupations morales sont toujours présentes et viennent contrebalancer l’éducation des sens. Contrairement à ROUSSEAU, SEGUIN ne revendique pas l’état de nature, mais plutôt l’idéal républicain. Il souhaite « inculquer les idées de devoir, d’obéissance, de morale qui honorent les grands et réhaussent les petits. ». Dans son rapport aux administrateurs du Conseil Général des Hospices, il esquisse un programme pédagogique de rééducation psychomotrice et psychopédagogique dans lequel il entend donner les notions d’immobilité et de mouvement par la mise en rang, la marche sur commande, l’ascension d’une échelle. Le corps est en quelque sorte subordonné à la production et à l’exécution de mouvements coordonnés, qui préparent à ce qu’il appelle « la double carrière de la main d’œuvre et de l’intelligence ». Cette dernière est sollicitée par la distinction entre couleurs et figures géométriques simples.

       La méthode ne réussit pas à tous les élèves de la même manière. Il reconnaît lui-même que cinq élèves parviennent à suivre, les autres, non. Pour lui, le matériel éducatif doit constituer les « forceps de l’intelligence ». Il conçoit alors les premiers jeux éducatifs : des planches de bois en creux, dans lesquelles viennent s’ajuster parfaitement des figures et des formes. A la procédure d’inclusion, il ne tarde pas à ajouter celle d’agencement, faisant construire des briques éducatives dont la longueur est le double de la largeur et la largeur le double de l’épaisseur. Ces briques à bâtir permettent des exercices combinatoires, des jeux de construction, qui annoncent déjà la pédagogie constructiviste de PIAGET. Les six élèves qui parviennent le mieux à réaliser l’exercice sont appelés à entraîner les autres (ce type de monitorat sera repris par MONTESSORI, NEILL, FREINET, DECROLY et bien d’autres...). Pour l’apprentissage du mouvement régulier, il a l’idée d’utiliser la scie, établissant une progression régulière de telle manière que « les acquisitions de l’esprit naissent les unes des autres, sans disjonction, sans rapprochements artificiels ou hypothétiques »[4].

       Le 12 octobre 1842, le doyen ORFILA (1787-1853) remet au Conseil d’Administration des hôpitaux, hospices civils et secours à domicile de Paris un rapport particulièrement élogieux sur la méthode SEGUIN et envisage l’extension de l’essai au plus grand nombre d’enfants privés de raison et notamment aux idiots de Bicêtre. Le préfet RAMBUTEAU suit les recommandations du doyen et nomme SEGUIN à Bicêtre pour un an.

       Pour celui qui n’est même pas médecin, cette nomination représente une sorte de consécration. Il est amené à travailler avec le Dr Félix VOISIN (1795-1872), disciple d’ESQUIROL et phrénologiste fervent, passionné par les déficients mentaux, fondateur en 1834 d’un établissement orthophrénique. C’est lui qui a organisé à l’hospice des Incurables un service pour les idiots et les épileptiques transféré en 1836 à Bicêtre.

       L’Institut de France envoie une commission spéciale composée de REMUSAT et VILLERME (connu pour son Tableau de l’état physique des ouvriers publié en 1840 et qui fait le procès du travail des enfants dans les manufactures de coton). Au départ, VOISIN dresse un tableau particulièrement élogieux de la méthode SEGUIN dont on trouve la trace dans sa communication à l’Académie de médecine en janvier 1843. Il pousse même l’instituteur à délaisser ses travaux pour reprendre ses études de médecine et devenir docteur. Mais SEGUIN n’est pas décidé à abandonner ses élèves :

« Tous les partis me proposent de porter ma méthode aux nues pourvu que je consentisse à ne pas m’en occuper pendant cinq ou six années. Ces travaux me vaudraient un bonnet de docteur qui rendrait ma personne et mon travail inviolables.[...] Je ne lâcherai pas la proie pour l’ombre. Une centaine d’enfants doivent leur progrès à cette décision qui me libéra en m’isolant. » [5]

      

       De fait, la méthode SEGUIN commence à susciter quelques jalousies. En 1843, BELHOMME publie à nouveau sa thèse de 1824 Essai sur l’idiotie et s’étonne de n’avoir jamais été cité dans les travaux de FERRUS, VOISIN et SEGUIN. Il conteste à VOISIN le statut de pionnier de l’assistance aux anormaux. Après sa visite à Bicêtre, il note à propos de la classe de SEGUIN : « Ne croyez pas aux succès immenses, il ne faut pas chercher à éblouir les esprits crédules qui pourraient croire qu’un idiot peut être tellement modifié qu’il puisse devenir un homme normal. » Plus loin, il encourage, mais c’est pour mieux avertir : « Il faut persévérer dans cette excellente voie, et il est probable que l’on pourra utiliser ces êtres infortunés dont on développe simultanément le physique et le moral à des ouvrages manuels qui prouveront un certain développement intellectuel ; mais ne croyez pas à ce qu’on pourrait appeler une guérison, c’est-à-dire à un perfectionnement intellectuel entier ; il y a quelque chose de plus fort que vos moyens ; c’est un vice d’organisation qui subsistera comme subsiste un membre déformé ou un tendon rétracté.»[6]

       BELHOMME constate en outre que les idiots à face caractéristique (probablement des hydrocéphales ou des trisomiques) ont été mélangés avec des épileptiques qui servent de moniteurs. C’est une critique que reprendra à son compte SEGUIN pour demander l’ouverture d’une deuxième classe. Celle-ci ne lui sera jamais accordée.

       A partir de 1843, SEGUIN accumule d’ailleurs les tracasseries avec l’administration. Il n’est pas favorable à ce que les enfants effectuent des tâches productives. Ce faisant, il s’oppose à la vision de PINEL qui avait été vivement impressionné par sa visite à l’asile de Saragosse, où les pauvres, devant payer leur pension par un travail productif, semblent aller mieux que les riches oisifs. FERRUS avait d’ailleurs repris l’idée avec la ferme de Ste Anne, où les malades pratiquaient l’élevage, le blanchissement des toiles et le nettoyage des vêtements.

       La classe des idiots est de plus en plus inspectée et contrôlée, au point que SEGUIN entre en conflit ouvert avec la Direction, refusant de faire classe pendant plusieurs jours. A cela se mêle une cabale, qui l’accuse de châtiments corporels ou d’attouchements sexuels par mensuration des organes génitaux. Finalement SEGUIN est contraint de partir.

 

     Contre l’exploitation des arriérés

       En 1844, il ouvre une nouvelle institution et publie Traitement moral, hygiène et éducation des idiots et des autres enfants arriérés ou retardés dans leur développement. Dans l’avant-propos, il insiste sur son isolement, sa position vraiment exceptionnelle et se démarque clairement d’ITARD et de la philosophie du XVIIIème siècle : « les idées sont autre chose que les sens, [...], le moral est supérieur à l’intelligence. » En outre, il dénonce les méthodes pédagogiques en vigueur dans l’éducation des enfants « normaux » et notamment la pratique mnémotechnique à laquelle il faut préférer selon lui l’éducation des fonctions, des facultés, des aptitudes, du sens moral et esthétique. Il veut desserrer ce qu’il nomme « l’étau pédagogique » et favoriser le travail créatif, l’activité libre. « L’éducation des fonctions, telle que Rabelais, Montaigne, Rousseau la présentaient, n’existe encore ni dans les livres, ni dans les écoles. » écrit-il page 278. Du point de vue du succès de ses méthodes pédagogiques, il se montre circonspect : 

 « Chaque professeur enseigne la méthode à sa manière, chaque élève l’emploie à la sienne, chaque institution a son système, chaque livre ad hoc y apporte quelques modifications : l’anarchie est partout et le progrès n’est nulle part. La pratique se partage entre les novateurs impuissants, et les indifférents qui exploitent le sourd et le muet comme on exploite ailleurs le malade, l’aliéné, l’invalide, et le pouvoir central hésitant, à bon droit, entre un présent insoutenable et des projets impossibles, ne manifeste qu’un mécontentement vague mais profond »[7].

      

       De 1844 à 1848, Edouard SEGUIN continue ses activités de pédagogue tout en s’essayant à la critique d’art et au journalisme politique. Il s’engage lors de la Révolution de 48 aux côtés de BARBES avec lequel il co-signe une affiche appelant à la défense de la République tous les patriotes éprouvés. Il fréquente CARNOT, futur ministre de l’instruction publique, des saint-simoniens, des socialistes. Il se lie avec LEDRU-ROLLIN, Louis BLANC, Victor HUGO. Au moment où Louis-Napoléon devient président, en 1851, SEGUIN décide finalement d’émigrer aux Etats-Unis, où ses travaux commencent à avoir quelque retentissement.

            Edouard SEGUIN se fixe d’abord dans l’Ohio, où il fonde une institution, puis à Barre (Massachusetts), Albany (New York), Randall’s Island pour finir à New York où il fondera la Séguin Physiological School for feeble-minded children. En 1866, aidé par son fils Constant-Edouard, le futur neurologue, il publie Idiocy and its treatment by the physiological method qui sera à l’origine des méthodes de Maria MONTESSORI. En 1876, il est élu président d’une association fondée par les superintendants d’établissements pour idiots et déficients. A l’occasion d’un congrès de l’association, SEGUIN se félicite de la féminisation et de la libéralisation des établissements, reprenant à son compte la formule devenue célèbre « let them move, they will work, let them be noisy, they will speak ». L’Ohio sera le premier état des Etats-Unis a assurer la gratuité des soins pour les enfants déficients, suivi par l’Angleterre (35000 enfants concernés).

       Dans les dernières années de sa vie, l’école de Syracuse devient en quelque sorte, après Bicêtre, la « nouvelle Mecque » des médecins et des éducateurs des idiots. En 1873, il est délégué par les Etats-Unis à l’exposition universelle de Vienne et rédige un long rapport sur l’éducation des enfants normaux et anormaux. Un peu plus tard, il vilipende la thèse du cardinal MANNING sur les dérives collectivistes des sociétés modernes qui tendent à usurper les fonctions de l’Eglise en matière d’éducation.

« Ce que nous désirons, c’est un système d’éducation conforme à notre destinée. L’histoire montre combien il a fallu souffrir pour échapper à la faim, au servage, aux supplices des princes et des prêtres ; nous avons réussi à ce que nos enfants soient plus libres et plus heureux que nous-mêmes. Mais cette liberté et ce bonheur reposent entièrement sur l’éducation. 

A l’égard de l’humanité, notre éducation enseignera par les principes et l’exemple, la coordination et l’interdépendance de ce que l’enfant apprend, d’une part, de ce qu’il a à faire en tant qu’homme et de ce qu’il doit exécuter pour les autres : c’est la solidarité.

A l’égard de la société, nous voulons une éducation qui soit une avance sur le contrat social qui lie chacun à l’égard du bien commun plutôt que de l’intérêt personnel ou familial.

A l’égard de l’éducation considérée comme une affaire scientifique et nationale, on doit fournir pour chaque enfant ou groupes d’enfants des mesures de croissance et de développement afin de rendre possible un bilan annuel des forces vitales du pays. »[8]

 

       Les idées de SEGUIN, si elles ont été largement popularisées dans le monde anglo-saxon, de même qu’en Italie par Maria MONTESSORI, ont eu un retentissement bien moindre en France. On est en droit de s’en étonner, d’autant que le Dr BOURNEVILLE reprend à son compte les mêmes méthodes lorsqu’il prend la direction de Bicêtre, comme le montre son rapport à la chambre des députés en 1889. En 1895, il publie Rapport et mémoire sur l’éducation des enfants normaux et anormaux par Edouard Séguin. De leur côté, les Drs LAGACHE et HEUYER y sont favorables, tout comme André MICHELET, qui cite fréquemment SEGUIN dans son ouvrage. Il faut donc se rendre à l’évidence : si les idées et la démarche de SEGUIN n’ont pas eu le retentissement qu’elles méritaient, c’est parce qu’elles venaient du terrain et ne pouvaient s’appuyer sur aucune théorie solide, aucun courant scientifique identifiable. En tant que telles, elles ne pouvaient avoir qu’une utilité strictement praxéologique. En somme il arrive à SEGUIN ce qui arrivera par la suite à d’autres, comme Célestin FREINET ou Reuwen FEUERSTEIN.

 

    

     Enseignement adapté vs pédagogie physiologique

       La contre-offensive ne se fait pas attendre sous la plume d’Alfred BINET, qui critique vivement SEGUIN et sa méthode dans Les enfants anormaux. L’inventeur de la psychométrie en France ne croit pas fondamentalement aux méthodes d’éducation sensorielle, il penche plutôt pour un enseignement adapté. Le débat qu’il lance n’est d’ailleurs pas clos à ce jour comme nous aurons l’occasion de le voir infra.

       On peut néanmoins commencer de tracer une généalogie de l’enseignement spécialisé, dont l’abbé de l’EPEE serait le fondateur, SICARD, ITARD, SEGUIN puis MONTESSORI en Italie, les disciples. BOURNEVILLE constitue sans doute la prolongation de cette branche dans le cadre psychiatrique, mais il n’est ni éducateur, ni pédagogue. C’est peut-être Marie-Pape CARPENTIER et sa pédagogie concrète qui se rapprocherait le plus des idées de « l’instituteur des idiots ». On peut voir également en DECROLY – ou même FREINET, certes de façon plus institutionnelle que sensorielle –  des continuateurs de la pensée de l’instituteur des idiots, même si leur pédagogie s’adresse avant tout aux enfants normaux. A la différence que la pensée séguiniste, bien que fortement imprégnée du socialisme naissant, n’est pas dénuée d’une certaine « spiritualité ». L’auteur du Traitement moral avait coutume de dire que l’idiot, tout en étant à l’image de Dieu, est trois fois infirme : dans le mouvement et la sensibilité ; dans la perception et le raisonnement ; dans les affections et la volonté. SEGUIN n’a jamais connu la « Section des Enfants Sauvages », mais il y aurait certainement vu, lui aussi, l’expression d’un triple isolement.

       Pour amener ses élèves à dépasser leur déficience, SEGUIN ne croit plus au seul éveil des sens. Même s’il baptise son école « physiologique », et même si son système repose de prime abord sur l’éducation sensorielle des enfants, il compte avant tout sur l’industrie pour développer le raisonnement, l’affection et la volonté et s’inscrit d’une certaine manière dans les idéaux de progrès collectivistes que charrie le positivisme ambiant de son époque. C’est le groupe qui permet à l’individu de dépasser sa condition quelle qu’elle soit. Il place sur un même plan, sans jamais les disjoindre, l’éducation du système nerveux et sensoriel, les notions, les idées et la moralité. C’est sur ces quatre axes essentiels que reposent pour lui l’idée d’une pédagogie spécialisée. Par le rôle qu’il reconnaît à la formation du jugement et de la moralité, il se rapproche tout autant qu’il annonce les travaux des psychologues sur la conscience. Par ses méthodes parfois un peu rudes, l’organisation fondée sur le monitorat, il aspire, sans doute de manière contestable aujourd’hui, à construire chez les idiots ce que la psychanalyse nommera « Surmoi » et sans lequel il estime que tout effort d’apprentissage ne conduit qu’à la répétition mécanique de savoir-faire qui s’apparentent davantage à un dressage qu’à un éveil véritable de la conscience. Ce qui importe, ce n’est pas tellement que l’élève fasse quelque chose, c’est de savoir pourquoi il le fait, c’est-à-dire de pouvoir disposer des ressources morales que sont le jugement et la conscience. Et tant pis s’il faut forcer le barrage des consciences par la contrainte ou la coercition. SEGUIN ne prend pas encore les gants de la psychopédagogie pour faire passer ses idées[9].

       Mais en ce début de siècle, la société elle-même est en passe d’adopter une stratégie plus volontariste que par le passé. En 1904, une commission interministérielle (commission BOURGEOIS) est nommée pour étudier les conditions dans lesquelles la loi de 1882 instituant l’enseignement primaire obligatoire pourrait être appliquée aux enfants sourds, aveugles et arriérés des deux sexes. En outre, les hommes politiques de l’époque sont persuadés de la nécessité d’une certaine moralisation de la société. Alors que se fait jour l’idée d’une éducation pour tous les enfants, l’urgence va apparaître, amenée par la misère, l’exode rural puis par les privations liées à l’effort de guerre, de limiter le vagabondage et la criminalité des enfants et des adolescents des villes. Il devient également pertinent de se poser la question des rôles conjoints joués par l’Ecole et la famille dans l’apprentissage – lorsque celle-ci est en mesure de l’assurer – et de ce qui revient à chacun dans le processus éducatif.



[1] Cité par Yves PELLICIER et Guy THUILLIER in Edouard Séguin (1812-1880). « L’instituteur des idiots ». Ed. Economica, 1980, p. 4, p.10.

[2] PELLICIER et THUILLIER, op. cit., p. 11

[3] Edouard SEGUIN. Théorie et pratique de l’éducation des enfants arriérés et idiots. Germer-Baillière, 1842

[4] PELLICIER et THUILLIER, op.cit. p.47

[5] Ibid. p.15

[6] ibid., p.18

[7] Ibid. p.21

[8] PELLICIER et THUILLIER, op.cit. p. 31

[9] Par le rôle qu’il accorde à l’influence sociale dans l’élaboration du moi, il se rapproche de la psychologie sociale matérialiste incarnée notamment par George Herbert MEAD. Rappelons que le psychologue béhavioriste fut l’un des premiers à reconnaître la nécessité pour l’individu de se protéger des exigences sociales du moi pour pouvoir faire ré-émerger le je.