Figures de l'imbécillité et images de la connaissance

Si la situation de la famille adamique trouve une illustration convaincante dans l’univers de Toni MORRISSON, Beloved, en particulier à travers les risques et les craintes engendrés par l’isolement et le bannissement, c’est aussi parce que l’exil a été voulu, choisi – ce qui nous rapproche de la situation migratoire. Il existe apparemment un lien indéfectible entre la tension générée par l’exposition aux valeurs exo-culturelles et l’impossibilité à s’incarner par le corps autant que par l’esprit dans un monde où l’on est jamais reconnu, favorisé, admis.

       Cet élément est présent dans de nombreuses productions culturelles et notamment la littérature de ghetto. Il traduit la difficulté à être soi-même dans un espace dominé par l’autre. La littérature yiddish en est un parfait exemple à travers des auteurs comme Isaac Bashevis SINGER ou l’écrivain anglais Israël ZANGWILL – Les Rêveurs du Ghetto ou Le Roi des Schnorrers. Toute une littérature tourne autour de la situation existentielle que représente le fait de vivre dans un espace intermédiaire. Certains personnages, à la fois dérisoires et truculents, émergent de cette illustration de la résistance au quotidien. Je veux parler des schlemiel ou des schlemazel d’une part, des schnorrer de l’autre.

       Le schlemiel ou schlemi a ceci de particulier qu’il est également méprisé de sa communauté d’appartenance et de la communauté d’accueil. A l’origine du shlemiel, on trouve en effet la figure du kleine mentschele, popularisé par Isaac Bashevis SINGER dans son personnage de Gimpel, le (seul) cordonnier imbécile du village de Chelm. Dans la tradition folklorique, il est précisé que le village lui-même n’abrite que des idiots, comme si Dieu avait voulu les regrouper en un même lieu sous son regard. L’idiot est donc toujours à surveiller et il est à craindre qu’il échappe à la vigilance, divine ou sociale. Par ailleurs, c’est un cordonnier, un homme qui travaille (qui pense?) avec les pieds. Il a de nombreux défauts, il est jaloux, et n’hésite pas à étrangler un client qui a regardé sa femme avec un peu trop d’insistance.

       Ce qui est remarquable pour nous, c’est que dans le roman de SINGER, Gimpel ne semble faire aucun lien entre la gestation et la naissance. Est-il nescient ?

«Je suis Gimpel l'imbécile. Personnellement, je ne crois pas être un imbécile, bien au contraire. Mais c'est le surnom qu'on m'a donné alors que j'étais encore écolier. J'avais en tout sept surnoms, idiot, bourrique, tête de linotte, abruti, crétin, benêt et imbécile, et ce dernier me resta. En quoi consistait mon imbécillité ? Eh bien j'étais crédule, trop crédule. On me disait  « Gimpel, sais-tu que la femme du rabbin vient d'accoucher ? ». Fort de cette nouvelle, je manquais l'école, bien sûr. Or, ce n'était qu'une farce. Comment m'en serais-je douté, moi ? Certes, on ne lui avait pas vu le gros ventre, mais, pour ma part, je ne regardais jamais son ventre... Les autres, ils étaient tout contents... Ils se tor­daient de rire et se moquaient de moi... Ils chantaient même des berceuses. Bien plus, au lieu des raisins secs que l'on offre quand une femme a accouché, on me fourrait dans la main une poignée de crottes de bouc. Je n'étais pas malingre, certes pas, et quand je donnais une gifle à quelqu'un, il en voyait trente-six chandelles. Mais, de tempé­rament, je suis plutôt pacifique et je me dis : autant passer l'éponge... Mais eux, ils en profitent» (pp. 161-162)

 

       Le tragi-comique qui parcourt le roman vient du fait que le personnage témoigne d’une croyance indéfectible dans la valeur de la communication. Il ne parvient tout simplement pas à mettre en doute la parole de l’autre, qui vient constamment rappeler ce que l’on est autorisé à être.

       Dans une nouvelle de Sholem ALEIKHEIM, A propos d’un chapeau, on retrouve la même naïveté : Sholem-Shakhnah est une sorte de « luftmentsh »[1], qui s’auto-intitule promoteur immobilier mais ne réussit aucune affaire. Un jour qu’il parvient enfin à en conclure une, il s’apprête à rentrer chez lui et s’endort sur un banc de la gare où il attend son train. Juste à côté de lui prend place un personnage important, coiffé d’une casquette à ruban rouge, un « goy » évidemment. Réveillé en sursaut, Shakhnah prend par mégarde la casquette du fonctionnaire et se retrouve l’objet des marques de respect et de sollicitude que lui témoignent les nombreux employés des chemins de fer. S’apercevant de sa distraction, il commence à se prendre pour « l’Autre », doutant de sa propre identité dans un processus de dépersonnalisation assez pathologique mais qui témoigne de la condition du Juif dans la Russie tsariste.

       Dans Rapport pour une académie, Franz KAFKA pousse encore plus loin le rapport à l’altérité puisqu’il envisage tout simplement le passage de l’animal à l’humain sous la forme d’un singe venant présenter à l’Académie des Sciences la façon dont il est devenu « homme ». A travers la métaphore-métamorphose on devine une critique acerbe et amère de la condition faite aux Juifs – notamment les stigmatisations physiognomoniques qui conduisaient certains à vouloir se débarrasser de tout élément propre à les rendre reconnaissables aux yeux des non-Juifs. Mais au-delà, on peut mesurer la force du procédé qui vise à déshumaniser l’autre avec une telle force qu’il en arrive à douter de sa condition d’Homme[2].

       Arthur SYMONS, qui n’est pas Juif, place un jugement analogue dans la bouche de la mère d’Esther KAHN, qui ne se sait pas encore promise à une carrière d’actrice :

« Ne fais pas attention à elle, dit une fois la mère ; ce n’est pas une enfant humaine, c’est un singe ; elle essaye d’attraper une âme, comme ils font. Ils ressemblent à de petits hommes, mais ils savent qu’ils ne sont pas des hommes, et ils essayent de l’être ; voilà pourquoi ils nous imitent. »[3]

 

       Ceci nous ramène à l’idée d’une incomplétude supposée ou plutôt d’une automutilation[4] qu’il faut considérer sur le plan ethnique comme un acte d’ auto-acculturation et montre que la disqualification est de nature à faire perdre à celui qui en fait l’objet la fierté et la visibilité sociale à laquelle chacun peut prétendre. L’une des conséquences possibles est le glissement vers l’inhibition intellectuelle (l’imbécile), c’est-à-dire la soumission du corps et de l’esprit par le glissement vers l’absence ; l’autre étant l’utilisation de cette non-visibilité pour subtiliser ce que l’autre a de visible, dans une perspective (ou un genre) qui est celle de la comédie sociale.

 

       Face à la figure de l’éternel humilié que représente le schlemi, vient se construire dans la culture yiddish celle du schnorrer, dont le nom signifie « l’arracheur ». Le schnorrer n’est peut-être pas plus brillant personnage que le schlemiel, comme le souligne Judith STORA-SANDOR, il est même peut-être plus vil, mais contrairement à ce dernier, il parvient à duper le goy dominant et à capter une partie de son pouvoir ou de son bien. A la naïveté du schlemiel vient répondre en miroir la ruse du schnorrer. Il ne s’agit plus ici de simplicité mais de duplicité. Est-il nécessaire de préciser que cette duplicité est une sorte de résistance désespérée à l’oppression et ne saurait être considérée comme un trait ethnique.

       Judith STORA-SENDER nous décrit le schnorrer comme étroitement associé à la mendicité, la « besace » toujours prête à recevoir l’aumône. « Donner l’aumône et la recevoir fait partie de la vie juive : la tzedaka, charité, signifie également justice, donc, en faisant de la charité, le Juif rétablit une certiane justice sociale entre riche et pauvre. Par une dialectique qui en fait toute la saveur, le statut du mendiant n’est pas considéré comme inférieur, tout au moins, cela fait partie du personnage du schnorrer que de le croire.

« Il faut bien que quelqu’un meure pour que je puisse vivre, rétorqua malicieusement Yankélé, le monde est ainsi fait. N’avez-vous pas cité la phrase « la charité délivre de la mort » ? Si les gens vivaient éternellement, les Schnorrers ne pourraient pas vivre du tout.

- Tais-toi ! Le monde ne pourrait pas exister sans Schnorrers. Comme il est écrit : « Et le repentir, et la Prière, et la CHARITE conjurent les décrets du diable. » La charité est mise en dernier – c’est le summum – la chose la plus grande sur terre. Et le Schnorrer est l’homme le plus grand sur terre ; car on trouve dans le Talmud que « Celui qui suscite est plus grand que celui qui fait ». En conséquence, le Schnorrer, qui suscite la charité, est encore plus grand que celui qui la fait. » 

 

       Ici, nous avons à faire à un détournement de la problématique du schlemiel. En affirmant que le schnorrer est plus grand que le riche, ZANGWILL n’est pas dupe. La seule richesse qui reste au schnorrer, c’est celle du langage et la possibilité qui en découle de retourner à son profit la symbolique du don. Dans la logique mercantile qui est celle du donneur, il faut que les pauvres meurent. Mais dans le discours du schnorrer, la charité devient conjuratoire et c’est par la charité que les riches se délivrent du fardeau de leur culpabilité à l’être. Le schnorrer indique de façon implicite que l’accord tacite qui fait que le pauvre accepte de rester pauvre garantit la stabilité des rapports sociaux. Que la charité vienne à manquer et le fragile équilibre ne tarderait pas à se rompre avec la menace d’une révolte des petits, des « kleine mentschele ».

       Comme d’autres personnages du folklore yiddish – pensons à Tévié le laitier – le Roi des Schnorrers a constamment recours aux textes sacrés pour confondre son interlocuteur. Il sait toujours mieux que l’autre (c’est un besserweisser) et parvient à contourner l’ordre social par la maîtrise de la parole. Le but de cet érudition est bel et bien de renverser la hiérarchie ; il est un roi dans son domaine.

       On sait que l’effet du trait, de l’avalanche de mots, de la logorrhée (procédé utilisé maintes fois par MOLIERE), est de priver symboliquement l’autre de son pouvoir, de « l’annihiler » comme le précise LACAN. L’effet de la parole est pour le schnorrer strictement opposé à celui du schlemiel, éternel victime de fausses vérités. Faute de posséder un pouvoir économique ou politique, il use du symbole comme d’une arme. Pire, il va jusqu’à instrumentaliser la foi à des fins personnelles. S’il s’approprie les codes et les valeurs de l’Autre, c’est pourtant sans y adhérer, ce qui lui permet d’échapper à un ordre social dont ces valeurs sont les piliers. Comme dans le comique de MOLIERE, s’approprier la langue de l’autre, le signe du pouvoir et de l’appartenance sociale, c’est déjà lui ressembler. Mais c’est aussi ne pas être cet autre puisqu’une distance – la distance du personnage et celle de la comedia – garantit le maintien de sa propre intégrité. 

       Enfin, le schnorrer n’attend pas qu’on lui prodigue le savoir, il se l’approprie de lui-même dans un acte d’orgueil.

       C’est peut-être une logique analogue qui anime le « délinquant ». Face au mépris, il répond par l’intimidation et inverse l’ordre social à son profit. Il est aussi un arracheur mais n’utilise pas la foi de l’autre pour la retourner. La logorrhée verbale, la diatribe qui accompagne ou précède « l’embrouille » montre bien que le verbe n’est jamais absent de la problématique de domination, même s’il n’en est pas l’enjeu fondamental. Ceci est sans doute dû au fait que le délinquant n’a jamais affaire avec ses semblables mais avec un « autre » avec lequel la seule valeur partagée reste le langage.

       Au fond, cette inversion ne nous ramène-t-elle pas à l’axe existentiel que nous évoquions à propos du personnage de Beloved ? Le schlemi et le schnorrer ne sont-ils pas les deux faces d’une même médaille, les deux figures moins antinomiques que complémentaires du refus de l’assignation ou pour prendre un terme plus ancré sociologiquement de la résilience[5] ?

       Ainsi, dans son roman en « deux parties » L’Idiot, DOSTOIEVSKI nous présente deux personnages à priori opposés, le prince Mychkine, jeune aristocrate qui revient d’un long séjour en Europe où il s’est fait soigner pour des crises nerveuses et Rogojine, homme du peuple, fier et colérique, près à toutes les compromissions pour parvenir à ses fins. L’opposition entre personnage abélien et personnage caïnique, est évidente mais ce qui nous intéresse particulièrement c’est que l’auteur, dans les notes qui ont précédé l’écriture de son roman, envisageait au départ d’assimiler ces deux tendances en un seul personnage. Nous retrouvons encore une fois la dualité, l’ambivalence fondamentale de l’idiot, dont les crises nerveuses ou le tempérament colérique ne constituent en réalité qu’un seul et même mode comportemental de refus du donné social et de survivance au malheur.

        De même, dans le folklore breton, le korrigan est un personnage ambivalent.  Obscur, sa vie est souterraine et il est proche des trésors de la Terre. Françoise MORVAN estime que lorsqu’il est malveillant, qu’il joue des tours, vole dans les maisons ou fait disparaître des enfants, il est assimilé à un nain. Mais il peut tout aussi bien être assimilé à un elfe, être bienveillant à l’égard des humains et vouloir se mêler à eux (acculturation)[6]. Claude LECOUTEUX donne pour les caractériser deux séries de traits[7], qui témoignent d’une confusion habituelle dans le folklore entre les traits obscurs et les traits chtoniens. La malignité, en particulier renvoie ici autant à l’intelligence de la subtilisation qu’à la méchanceté.

Elfe – eau – soleil – jour – bonté

Nain – pierre – lune – nuit – malignité

 

       Dans le conte d’origine bretonne « Rouge-Caboche », Pierrick , enfant perdu « la nuit » par sa mère « rousse », est élevé par les farfadets. En grandissant, il se complaît à faire des farces (subtilisation) et à pénétrer dans les maisons. Un jour qu’il décide d’aller voir la mer, il entre par curiosité dans une maison et y retrouve sa mère endormie (absence) qui le « reconnaît »[8]. On retrouve à peu près la même structure d’enfant perdu puis retrouvé avec cette fois une nuance de « subtilisation » dans d’autres contes mettant en scène des gnomes voire des ogres. Un enfant gnome a été perdu et c’est un enfant humain qui est volé pour le remplacer, avec toutes les difficultés d’adaptation que cela suppose. L’escamotage ne concerne plus le bien marchand mais le « bien humain » le plus précieux, c’est-à-dire l’enfant.

       Dans son roman pour enfant La Diablesse et son enfant, Marie NDIAYE reprend la même structure mais cette fois c’est une diablesse qui vient frapper à la porte des maisons à la recherche de son enfant perdu. Cette diablesse n’en a pas toujours été une, elle l’est devenue après que son enfant a disparu. Elle habite dans une forêt « épaisse et sombre ». Elle dort le jour et sort la nuit. Finalement, elle trouve un enfant en lisière de la forêt qui boite légèrement (réification du stigmate) et que les habitants ont chassé. Elle perd alors ses sabots de diablesse et retrouve la maison qu’elle habitait (fin de l’exil sylvestre) dans laquelle elle couche l’enfant qui s’est endormi (absence).



[1] Expression difficilement traduisible (homme-souffle) que l’on retrouve néanmoins dans l’expression : « cet homme-là, c’est du vent » et qui traduit autant son statut (il ne compte pas) que ses capacités (il ne sait rien faire).

[2] C’est même un procédé rhétorique courant dans les pratiques ethnocides.

[3] Arthur SYMONS, Esther Kahn, Ed. Mercure de France, (1905), 2000, p. 15.

[4] Je reprends ici le terme utilisé par Judith STORA-SANDOR dans L’humour juif dans la littérature de Job à Woody Allen. (ch 7, pp 151-159)

[5] Jacques LECOMTE, « La résilience, résister aux traumatismes » in Sciences Humaines, n°99, novembre 99

[6] Françoise MORVAN. Vie et mœurs des lutins bretons. Actes Sud, 1998, p. 50-51.

[7] Claude LECOUTEUX. Les nains et les elfes au Moyen Age, p. 110 et 194, cité par Françoise MORVAN, op. cit.

[8] Curieusement, dans la « table des lutins » qu’elle nous livre en fin d’ouvrage, Françoise MORVAN omet de citer le « gnome » dont l’étymologie indique la gnose savante, l’intelligence et dont les caractéristiques se rapprochent du farfadet, « l’enfant des fées »