La famille adamique

Dans la famille adamique, chassée du Paradis terrestre et composée uniquement d'un père, d'une mère et de deux frères, la violence resurgit comme voulue par Dieu, qui refuse les offrandes de Caïn, l’aîné, mais accepte celles d'Abel, le cadet. Il y a donc inversion de l’ordre fraternel puisque c’est l’aîné qui est placé en situation d’incompétence. Seul Abel parvient à transcender l’offrande.

       Dans la conception nesciente[1] qui prévaut visiblement pour le premier né – le terme « conception » pouvant être ici pris dans les deux sens – Caïn est le fils parthénogénétique d’Eve, un enfant issu des règles d'une femme. Il est le fils de la femme mais n’est pas encore celui de l’homme. Alors d’où vient Abel ? On pourrait supposer qu’il est le (premier) fils biologique d’Adam. Or, il n’en est rien car il est précisé plus tard que c'est en fait le troisième fils, Seth, qui sera le fils d'Adam. On lit dans la Genèse (5,3) : «Adam, ayant vécu cent trente ans, produisit un être à son image et selon sa forme et lui donna pour nom Seth.». La seule solution envisageable est qu’Abel soit le fils du créateur, un fils « divin » – ce qui le lie théologiquement à Jésus. Il devient alors compréhensible que Dieu n'accepte les offrandes que de son propre fils et refuse celles d'une descendance dont il n'est pas à l'origine. Caïn a le statut de « bâtard » — qui viendrait du germanique bansti, la grange, c'est-à-dire né dans une grange, sans doute lié à «bastide», bâtie ; bâtard vient en effet du déverbal bâtir, qui est à l'origine de bâton et bastonnade. Sur les cartes de tarot le symbole du bâton est fréquemment associé aux récoltes ou aux vendanges (cf. IV de Bâton). Mais si Caïn le ladre, le bâtard, n’a rien de divin, on peut dire en miroir qu’Abel n’a rien d’humain. Caïn est l’enfant tellurique, chtonien, issu des désirs souterrains de la Terre-mère.

       Abel, quant à lui, est l’enfant ouranien[2], d’essence céleste. Quant à Seth, il marque la rupture d’avec la conception nesciente puisqu’il est le fils d’un géniteur, le fils d’Adam.

 

 

Conception nesciente

 

 

Caïn

Abel

Seth

Fils de

Eve

Essence terrestre

Dieu

Essence céleste

Adam

      

       Après la « bastonnade » à mort que fait subir Caïn à Abel, la famille adamique est marquée par la disparition du frère manquant. Le sacrificateur d'animaux a été à son tour sacrifié. Sur l'autel de quelle nouvelle conception du monde? «Qu'as-tu fait de ton frère?» demande Yahvé à Caïn. Car le crime doit aussi sortir de la bouche du criminel. Il appelle une réponse et surtout marque le début d’une parole. Jusqu’à présent, seul Dieu parlait aux hommes et cette parole était essentiellement injonctive. Mais la réponse n’en est pas une, plus exactement elle est aussi une question, un questionnement sur le statut et l’identité dévolue à chacun : « Suis-je le gardien de mon frère ? ».

       La famille d’après-l'Eden, d’après l’âge d’or, la « famille obscure » est ainsi  frappée dès sa constitution d’incomplétude, elle n'est qu'une famille chassée du Paradis et isolée de tous, des animaux sauvages comme des autres hommes, privée de l’objet originel, anaclitique. Les premiers enfants de cette famille ne sont pas le fruit d'une union, ils sont la conséquence de la séparation symbolique d’avec l’ordre animal et l’ordre divin.       Pour que le passage de la violence à la souffrance, du crime à la réparation, soit totalement abouti, il faut alors passer au stade supérieur, celui du groupe social. Pour l’instant, la famille adamique ne peut se projeter dans aucune dimension, spatiale ou temporelle. Elle est sans avenir et sans terre, c'est là sa véritable malédiction. Sans contact avec l'extérieur, elle est nécessairement fusionnelle et par là même virtuellement incestueuse.

       L'acte fatal — Caïn frappant Abel — et la violence interne qu’il traduit en chacun de nous (cette violence originelle dont parle WINNICOTT [3] ) apparaissent d’abord comme l’acte résolutif d’une situation de malédiction et d'isolement, voulue par Dieu, et qui n'est pas, on l’aura compris, sans présenter quelque ressemblance avec la situation des migrants ou réfugiés en pays d'accueil. Mais n'allons pas trop vite dans l’analogie et laissons le fil du mythe se dérouler de lui-même.

       Caïn a tué Abel. Le fils de la femme a tué le fils du créateur. La création maudite a éliminé la création divine, situation, étrange et paradoxale, d’inversion, de « révolte narcissique de l’homme »[4]. Caïn doit intégrer sa faute, car celle-ci garantit la réparation, le travail de « re-création » à venir. Il n'est certes pas nouveau de dire que toute création est une « re-création », toute construction une re-construction, c’est-à-dire la réparation sur le plan réel et symbolique d'un ordre déstabilisé. De ce point de vue, la guerre appelle autant une reconstruction matérielle des biens détruits ou confisqués que la réparation symbolique des morts. C'est parce que le fratricide doit réparer la mort de son frère qu'il va devenir à la fois un fondateur et un fondeur (son nom signifie forgeron en arabe), mots qui ont la même origine fundus, le fond, le creuset, qui donne également fonderie et fonte. Caïn, contrairement au berger disposant avec le troupeau de l'essentiel de ses biens, doit confectionner des outils, car sa nature est incomplète, non animale. Ainsi il pourra réaliser la société technique et « pré-voyante » à laquelle le prédisposait l’acte maternel de connaissance. Il ne dépend plus des éléments, il ne s’en remet plus à(aux) Dieu(x) pour assurer sa subsistance. Il s’est libéré de la dépendance et de l’assujettissement.

       Etrangement, Yahvé ne lui tient pas autrement rigueur de son crime. Son nom n'a  pas été effacé — comme si le crime annulait l’infamie de la naissance – et le Créateur, en l’éloignant, en le bannissant, l’autorise à « fonder » une famille en terre étrangère, lui épargnant ainsi l'inceste avec la mère, seul aboutissement sexuel possible pour l'enfant adamique, dont on peut se demander par ailleurs s'il ne constituait pas l'enjeu réel de la lutte fratricide (lequel des deux frères obtiendra les faveurs sexuelles de la mère). Nous rejoignons ici le mythe de la scène primitive, cher à la psychanalyse, mais peut-être pas pour en faire le même usage.

       Car quel est le sens de cette nouvelle injonction divine ? Du point de vue anthropogonique, c'est clair. Adam et Eve ne sont pas les premiers humains. La preuve en est qu'il en existe d'autres, que rejoindra Caïn, en terre étrangère et dont la découverte n’est rendue possible que par un acte violent, de transgression. Parqués en Eden, Adam et Eve vivent dans un isolement parfait, une incompréhension totale du monde, qu’ils ont commencé à briser par leur volonté de savoir, qui est celle de la première génération. Ils ne composent à vrai dire qu'une famille pré-humaine, stade intermédiaire entre le stade édénique (où l'instinct et les pulsions sont directement satisfaits, en même temps que les fonctions qu’ils gouvernent sont ignorées) et le stade culturel – qui est celui auquel Caïn peut à présent prétendre, grâce au fratricide consenti –  stade qu'il nous faut à présent approfondir pour en dégager les constituants essentiels.

       Nous avons vu que le premier stade est le stade édénique. Il semble d’ailleurs que celui-ci puisse être subdivisé en trois sous-stades.

-         En premier lieu vient le stade de l'homme-animal, individué c'est-à-dire non encore "sexionné". Cet "homme-femme" est pourvu des deux côtés — et non côtes — c'est-à-dire des deux organes sexuels. Ce n'est qu'ultérieurement que Dieu divise l'entité "homme" en deux sexes, fabriquant la femme à partir d'un côté d'Adam, son versant féminin en quelque sorte. L'homme édénique du premier sous-stade est non seulement un « homme-animal », mais un « homme-femme ». Il est le fœtus des premiers mois dont le sexe n'est pas encore clairement défini et qui possède les virtualités pour évoluer vers l'un ou l'autre. Il est aussi le jeune enfant qui n'a pas encore conscience de la différence sexuelle, qui n'a pas encore renoncé à « être – avoir » l'autre sexe. En cela il se rapproche de l’homme-esprit, présent et ouranien, puisque proche du ciel et créé par Dieu. Mais il est incomplet et ne « voit » pas la différence sexuelle.

-         Dans le second sous-stade, la femme est créée, mais celle-ci ne semble intéressée que par la copulation, ce qui ramène le couple à sa dimension animale, infra-humaine. La femme ainsi créée conduit à l’échec du point de vue de la création. Lilith est alors renvoyée au diable, c’est-à-dire au néant. Mais l’homme n’est déjà plus un pur-esprit puisqu’il a été initié à la sexualité. Il est un homme-incarné, présent et chtonien, puisque proche des exigences de la terre (fertilité)[5]. Ensuite vient Eve et les premiers interdits apparaissent. Mais l'interdit sans la connaissance des causes de l'interdiction contient en germe la tentation. Comme pour Caïn, Dieu apparaît comme le père phallique interdicteur-tentateur dont on ne sait s'il souhaite l'obéissance ou la transgression. Nous aurons d’ailleurs l'occasion de revenir plus en détail sur cette figure paternelle.

-         Dans le troisième sous-stade, c'est la femme qui apparaît comme vecteur principal du désir. Ce qui doit attirer notre attention est que ce désir, présenté la plupart du temps sous le forme primaire de pulsion libidinale devrait être davantage compris comme une pulsion secondaire et cognitive, un « appétit de savoir ». S’il y a confusion, c’est que ce savoir se révèle de fait lié à la sexualité. La pomme croquée n’est-elle pas porteuse de la fameuse « petite graine » ? En réalité, elle est symbole de « transmutation » et constitue le stade intermédiaire entre floraison et germination. Elle pose la question des origines (le fruit en tant que symbole de la grossesse), question qui renvoie à la fois au secret et à l’impensé généalogiques. La transgression aboutit au fait que l’Homme doit autant « se cacher de Dieu » que « cacher son sexe ». Nous ne sommes donc plus dans le régime de la présence (régime appelé « diurne » par Gilbert DURAND) mais dans celui de l’occulte et de l’occultation – « régime nocturne ». Adam doit se soustraire au regard de la femme et de son Dieu. Dans l’imagerie médiévale, les feuilles qui cachent son sexe et celui d’Eve deviennent alors métonymiques et métaphoriques de l’espace sylvestre dans laquelle ils se cacheront du regard divin. En « subtilisant » l’objet tabou, l’Homme parvient à échapper à la dualité fatale chtonien / ouranien pour entrer dans l’ordre « obscur » du symbolique, et devenir lui-même « subtil ».

       Résumons-nous. La pomme partagée avec Eve est un « archi-symbole », composée de deux demies-sphères, partagées et consommées. Nous retrouvons l’analogie entre digestion et apprentissage. Mais que signifient les pépins ? Ils sont la promesse d'une future pomme, d'un prochain repas, la révélation du cycle de germination qui permettra à l'homme de vivre de la culture (donc de pré-voir), plutôt que de se contenter d'être un chasseur-cueilleur dépendant. Par ailleurs, lorsque l'homme croque lui aussi la pomme, il apprend qu'il est nu. Il n’est donc plus un animal, et il sait qu'il n’est pas une femme. Il a à la fois la révélation de son humanité et de son sexe. Il n'est plus individu-indivisé, il devient une personne, un être « sexionné » et conscient, qui doit renoncer au fantasme de l'unité (représenté par la pomme unaire) et assumer le fait et la déception de ne constituer qu'une moitié de l'humanité, à l'image du fruit partagé avec Eve. Paul DIEL note à propos d’Adam que « c’est le propre de l’homme devenu conscient, en réalité mi-conscient, d’hésiter entre le travail de l’esprit et l’attrait excessif de la matière, l’attrait des jouissances matérielles et sexuelles, hésitation due aux nouvelles possibilités que lui offre l’intellect. » [6]

       Il peut alors accéder au stade intermédiaire, celui de la famille adamique. Celle-ci fonctionne sur le mode de la double exploitation des ressources, pastorale et agricole. Abel symbolise le monde de l'élevage, Caïn correspond au monde agricole. Tous deux font des sacrifices, mais Abel est obligé de tuer, Caïn, non. Il se contente d'engranger les récoltes et d'en laisser une partie à Dieu. Encore cette partie n'est elle pas la plus intéressante, puisque que selon le commentaire du Midrach, elle n'est que le reliquat de sa consommation, constituée des végétaux peu nobles tels que les germes de lin[7]. Caïn ne vit pas dans un monde de violence mais d’effort, effort de devoir arracher à une terre aride quelques maigres semences. Par le meurtre de son frère, Caïn, tenté par le Tout-Puissant, accède enfin au paradigme de la violence, mais puisqu'il n'est plus un animal, il en éprouve de la culpabilité. Muni de ce sentiment, il va pouvoir entrer dans le troisième stade, celui de la culture qui est aussi celui de la réparation[8]. Mais c'est lui qui y accède et non son père. Il y a donc saut générationnel, car seule la deuxième génération pourra fonder là où la première ne pourra qu'enfanter (chaque génération ne semble avoir la possibilité que de franchir un seul stade). 

       Chez Adam, la connaissance provoque le bannissement et aboutit à la famille fusionnelle (adamique) qui ne débouche pour Eve que sur la souffrance et la culpabilité.

CONNAISSANCE à BANNISSEMENT à FUSION (SOUFFRANCE)

           

       Pour Caïn en revanche, le dépassement de la fusion ne peut se faire que par la violence, et c'est par celle-ci qu'une nouvelle fondation est possible, selon un cycle qui fait alterner horizontalité et verticalité, positive et négative, constructrice et destructrice.

(BANNISSEMENT) à       FRATRICIDE       à MIGRATION    à FONDATION

                                    (horizontalité -)               (verticalité -)          (horizontalité +)       (verticalité + )

 

       Notons au passage car nous y reviendrons en suite que la migration caïnique est l’élément qui assure la transition entre deux éléments liés à la verticalité : verticalité destructrice – crime – d’une part et verticalité constructrice – érection d’une cité. Caïn, le fratricide devient donc un fondateur en migrant, mais cette fois, la migration n'est pas un bannissement, il n'est pas chassé mais se déplace. Il n'est donc plus soumis à une sidération maudite.



[1] La « nescience » consiste à ne pas associer de façon causale l’acte sexuel et la grossesse. Décrite par MALINOWSKI (1884 – 1942) lors de son séjour chez les Trobriandais, elle a été fortement contestée par les freudiens en la personne d’Ernest JONES, qui ne pouvait accepter l’idée d’une méconnaissance du rôle sexuel du géniteur et plus généralement sexualité non œdipienne dans sa structure. Dans les îles Trobriand, en effet, l’agressivité du jeune garçon n’est pas dirigée vers le père, mais vers l’oncle maternel (société de type avunculaire).

[2]  Ouranien : symbolisme qui est lié à des représentations célestes dont l’origine remonte à la projection des images et des fantasmes sur le personnage paternel. Chtonien : symbolisme qui est lié à des représentations telluriques dont l’origine remonte à la projection des images et des fantasmes sur le personnage maternel. Le symbolisme chtonien désigne une strate de l’inconscient profonde et originelle qui renvoie au symbolisme des gouffres, des cavités, du retour à la Terre-Mère. (définition établie d’après François LAPLANTINE)

[3] « Si on tient compte de ce qu’un nourrisson est capable de supporter, on comprend aisément qu’un petit enfant vit l’amour et la haine avec autant de violence qu’un adulte. ». Ecrit à l’intention des enseignants  en 1939.

[4] Philippe SELLIER, « Caïn » in Dictionnaire des mythes littéraires. Ed. du Rocher, p.254

[5] Sur l’opposition ouranien / chtonien, se reporter également à Gilbert DURAND, Les Structures anthropologiques de l’imaginaire, Dunod, (1969), 1984

[6] Paul DIEL, Le Symbolisme dans la Bible, Payot, 1975, p. 133

[7] Nous trouvons ici peut-être l’origine du travail du chanvre, dont la teinture rappelle la rousseur de Caïn.

[8] Pour Freud, l’émergence d’une figure mythique est associée à la réparation d’un crime que le récit vient en quelque sorte annuler. (voir Moïse et le Monothéisme)