Le conte populaire comme questionnement de la culture

L’utilisation d’une logique inappropriée est un procédé récurrent dans les contes, qui d’ailleurs souvent sauve le héros ou lui procure des avantages inattendus, la richesse ou le mariage, comme dans certaines variantes de Jean-le-Sot et généralement dans les contes mettant en scène les nigauds.

       Parfois, le comique (ou le tragique) provient du fait que le raisonnement logique s’applique à de mauvais objets, et l’on retrouve d’une certaine manière l’idée d’une intelligence inefficace ou se portant sur de mauvais objets. Mais l’effet obtenu conduit cette fois davantage à la poésie qu’au rire.

       Ainsi, Hulul, le hibou de l’illustrateur Arnold LOBEL, se retrouve victime de raisonnements en apparence logiques mais qui se révèlent parfaitement absurdes faute d’une révélation intime. Dans l’histoire intitulée, Des Bosses étranges, Hulul se demande ce que peuvent être les bosses qu’il aperçoit au pied de son lit. Lorsqu’il se lève, les bosses disparaissent, lorsqu’il lève un pied et le rabaisse, l’une des bosses en fait autant. Hulul est terrifié et se demande si les bosses ne vont pas grossir durant la nuit. Finalement, il préfère encore dormir en bas, assis dans le salon et laisser son lit aux bosses. Le problème d’Hulul semble tourner autour de la difficulté à prendre conscience de son corps.

       Dans un autre récit intitulé Etage et rez-de-chaussée, Hulul déplore de ne pas être en même temps à deux endroits différents à l’étage et au rez-de-chaussée. Il pense qu’en grimpant à toute vitesse l’escalier il pourra être simultanément en deux endroits. Epuisé, il renonce à son projet et finit par s’asseoir sur la dixième marche qui se situe exactement au milieu de l’escalier, c’est à dire entre l’ouranien (le haut) et le chtonien (le bas). Son désir d’élévation psychique (d’assomption) et d’ascension sociale (les marches de l’escalier) est constamment compromis par la volonté de rester près du sol, des racines et le conflit qui en résulte trouve une résolution dans le fait de se situer dans l’entre-deux.

       En outre, si la causalité n’est pas le point fort de Hulul, au delà de ses carences logiques, le hibou ne manifeste-t-il pas une certaine appréhension à l’égard de l’invisible ? Dans un autre conte, intitulé « le thé aux larmes », Hulul pense à des choses tristes afin de collecter les précieuses larmes qui donnent au thé ce goût si agréable. Suit un inventaire à la Prévert de choses tristes : des chaises aux pieds cassés, des chansons qu’on ne peut pas chanter parce qu’on a oublié les paroles, des cuillers qui sont tombées derrière le poêle, des livres qu’on ne peut pas lire parce que les pages ont été déchirées, des crayons trop courts pour écrire. On l’aura compris, Hulul, anti-héros nocturne est hanté par l’idée de la disparition et de l’incomplétude, et de l’idiotie passe sans prévenir à la poésie voire à la métaphysique…

 

       A travers les contes et les personnages que nous avons évoqué, nous pouvons déjà cerner quelques-unes des questions ancestrales qui se posent autour de la connaissance. Globalement, on peut les résumer en trois types fondamentaux :

·        les questionnements étiologiques : d’où nous vient la connaissance ? Pourquoi nous a-t-elle été donnée ?

·        les questionnements pragmatiques : à quoi sert la connaissance ? Est-elle vraiment efficace dans le monde matériel qui nous domine ?

·        les questionnements eschatologiques : où mène la connaissance ? A-t-elle le pouvoir de modifier ou d’influencer le destin ?

·        les questionnements existentiels : comment se situer par rapport à la connaissance ?

       Viennent en outre s’ajouter des questionnements incidents en rapport avec l’influence et la présence et par voie de conséquence l’organisation sociale. Si la connaissance est un pouvoir, qui doit la posséder, à qui doit-on la transmettre?

 

      

 

11.4.1.                     Le rôle du conte populaire dans le questionnement de la culture

       Les contes populaires, comme les mythes mais peut-être d’une manière différente, nous renseignent sur les affrontements axiologiques et éthiques propres à chaque culture – ils en indiquent en quelque sorte les points de friction – autant que les questionnements individuels ou collectifs. Si les mythes nous renvoient aux structures élémentaires de l’organisation sociale, les contes, les légendes – et plus récemment les romans – nous permettent d’en saisir les faiblesses et les fragilités. On entrevoit dans certains contes une portée philosophique, notamment la dimension tragique de l’existence ou la force du destin (la volonté de connaissance du fermier l’amène à apprendre et d’une certaine manière à provoquer sa propre mort.). Il  semble d’ailleurs que l’on ait quelque peu sous-estimé la portée de ces tentatives « profanes », en ne voyant dans le conte qu’un mythe dénaturé ou vulgarisé, voire « un mythe en miniature » pour reprendre l’expression de LEVI-STRAUSS.

       Que l’on me permette ici une digression. Qui sait si le conte ne possède pas ses propres fins qui ne cherchent pas à étayer la culture par la référence aux origines, aux ancêtres et à la mort mais plutôt à mesurer, à mettre en question ces traditions à l’aune de la quotidienneté et de la brièveté de l’existence humaine ? Les contes populaires ont été souvent assimilés à un « folklore », terme qui à été à l’origine d’une incompréhension et d’un mépris regrettables, au point qu’Arnold VAN GENNEP a fini par renoncer à son usage. Même s’il n’est pas question ici d’aborder des questions de terminologie, il nous semble que le folklore est l’affirmation, la survivance autant que la remémoration de traditions, de personnages et d’attitudes liés à la vie populaire et rurale et ayant valeur d’archétypes.

       On pourrait trouver dans la littérature du Moyen Age une opposition analogue entre le roman courtois, exaltant des valeurs nobles et chevaleresques et le fabliau, qui en est le retournement grivois et parfois obscène dont la fonction est clairement « transgressive ». Le Roman de la Rose n’échappe pas à cette dialectique puisque la seconde partie, rédigée par Jean de MEUNG, loin de prolonger l’œuvre inachevée de Guillaume de LORRIS, la transforme singulièrement. Les principes de l’amour courtois sont caricaturés et la place des femmes est radicalement différente.

       On sait que Georges DUMEZIL a passé une grande partie de sa vie à étudier les mythes et les contes et à chercher ce qu’ils avaient en commun. Il s’agissait notamment pour lui de savoir comment et pourquoi « la narration est devenue une fin en soi du roman »[1]. Il a montré à travers de nombreux exemples « indo-européens » la métamorphose du mythe en épopée, puis de l’épopée en « geste ». Néanmoins, on remarque que lorsqu’il s’agit de placer les contes dans cet ensemble, il n’a pas su où les faire intervenir précisément, ne pouvant distinguer conte et mythe. On retrouve cette critique notamment dans l’analyse de Marcel ETIENNE (1979)[2]. Cette interrogation autour de la valeur du conte vient reposer la question de l’influence. Car si le conte ne nous apparaît pas être un mythe en miniature, c’est qu’il n’est pas un mythe du tout. Il en est même l’exacte inversion. Et c’est en ce sens que nous pouvons affirmer que l’idiotie a une valeur plus « folklorique » que culturelle. Le refus de la connaissance et du pouvoir qui s’y rattachent la place irréductiblement dans l’ensemble des attributs – et donc des personnages –  négatifs qui viennent en quelque sorte équilibrer le poids des attributs positifs caractérisant les héros et les ancêtres mythiques. Le terme d’anti-héros ne serait pas malvenu car l’innocent, le simple rejoignent les figures « anti-héroïques » décrites plus haut, le schlemiel, le schnorrer[3].        Plus généralement, ceci doit nous conduire à réévaluer les figures culturelles négatives et à nous garder d’envisager une culture en partant uniquement des procédures d’influence. Le flux culturel et le reflux folklorique sont les mouvements nécessairement contradictoires d’un même ensemble « ethnique » dont la trame structurelle est la même mais ne dessine pas les mêmes motifs et ne pose pas les mêmes questions – il est évident que le héros mythique n’est pas le mieux placé pour interroger la tradition, sauf à envisager la culture comme un ensemble figé où cette interrogation n’a pas lieu d’être[4]. En revanche, il est facile de constater que, davantage que le mythe,  le folklore a l’art d’interroger les tabous de la culture.    



[1] Georges DUMEZIL, Du Mythe au roman, PUF, 1970, p. 7

[2] Marcel DETIENNE, « Repenser la mythologie » in La Fonction symbolique, Gallimard, 1979, p.71.

[3] Dans la littérature occidentale, il semble que ce soit Don Quichotte qui incarne le mieux la figure de l’anti-héroïsme. Mais Don Quichotte n’est en rien un nouvel Adam qui désigne les choses à sa mesure, tel que Ruth REICHELBERG voudrait nous le présenter dans son essai. (Ruth REICHELBERG, Don Quichotte ou le roman d’un Juif masqué, Le Seuil, (1989) 1999.)Par son isolement volontaire du monde matériel, le regret qu’il exprime d’un âge d’or chevaleresque, il témoigne avant tout de son absence au réel. Par le manque qu’il éprouve vis-à-vis de sa propre existence, il se rapproche en réalité de la figure abélienne telle qu’elle apparaît dans la tradition exégétique – celui qui est toujours défait. Pour autant, il n’en présente pas moins certains traits de refus et de résistance au donné du social. Le choix d’une identité autre, d’une quête, la fixation sur un amour improbable le rapprochent en réalité d’une figure chevaleresque de l’idiotie. La différence avec les figures précédemment décrites est que Don Quichotte n’est pas à proprement parler un exclus (même si l’on sait que son auteur était juif), il choisit de s’exclure lui-même. Autrement dit, on peut considérer Don Quichotte comme l’équivalent abélien d’un temps post-adamique où les bannis ont réintégré le monde social. S’il fait ce choix, c’est peut-être qu’il garde au fond de lui le souvenir des luttes passées. Ce qui laisse à penser que l’on ne sort pas si facilement de l’espace intermédiaire et que les fils et les filles des refondateurs porteront longtemps la blessure du bannissement, ce que confirme largement la situation actuelle de certaines communautés.

 

[4] Il faut sans doute que la société soit confrontée à des évolutions pour qu’émerge le personnage romanesque. Dans le conte populaire, l’évolution n’est pas mesurable historiquement, elle ne l’est, potentiellement, que dans les mentalités.