L'enfant délinquant et la leçon du travail

De la pendaison à l’emprisonnement

       Les pédagogues et les scientifiques du Siècle des Lumières s’étaient passionnés pour l’enfant sauvage ou l’enfant primitif en cela qu’ils représentaient à leurs yeux un degré de civilisation restreint. Les préoccupations de moralisation sociale, déjà largement amorcées avant la Révolution, devaient progressivement fournir un nouvel objet à leur curiosité : l’enfant vagabond ou délinquant. Puisque le projet révolutionnaire d’éducation pour tous avait en grande partie échoué, il revenait à l’Etat d’éduquer et de rééduquer les enfants les plus démunis socialement.

       Avant la Révolution, le droit qui s’applique aux enfants est essentiellement celui du droit canon. L’enfant délinquant peut être estimé responsable à partir de sept ans. Mais la disparité des jugements traduit de façon évidente l’inégalité des adultes devant le droit. L’enfant appartenant à une famille « de bonne moralité » a toutes les chances d’échapper au châtiment. L’enfant de basse condition est soumis en revanche aux pires traitements. Le fouet, le pilori, la bastonnade, les mutilations et même la torture sont infligés aux plus jeunes, ce dernier supplice n’étant aboli qu’en 1788 par la loi du 8 mai. Les enfants condamnés à mort doivent périr par le feu, la corde ou la roue. Les références légales peuvent varier d’une province à une autre et sont soumises en définitive à l’appréciation souveraine du juge.

       En ce qui concerne le vol, la peine la plus courante pour les adolescents de basse condition est la pendaison. En cas de meurtre, des supplices variables précèdent le châtiment final qui est le plus souvent la pendaison, plus rarement la noyade ou le bûcher. Un adoucissement du jugement de pendaison pouvait consister en la pendaison sous les aisselles, qui conduisait  le condamné à mourir asphyxié par compression du thorax.[1]

       La jeunesse a donc été tardivement prise en compte par les tribun            aux, puisqu’il faut attendre la fin du XVIIIème siècle pour que les jeunes ne soient plus condamnés qu’au fouet ou à l’enfermement. Yves ROUMAJON cite ainsi le jugement du prévôt de Paris qui condamne un certain Jean-Louis Ponce à être placé à l’Hôpital de Bicêtre jusqu'à l’âge de sa majorité.

       Si les faits reprochés sont le plus souvent du domaine du délit, vols, larcins, prostitution – mais à cette époque, la notion n’existe pas et ces méfaits sont assimilés à de véritables crimes –  on trouve plus rarement des cas de meurtres voire de parricides. Un autre motif qui reste vivace jusqu'à la fin du XVIIème siècle est l’accusation de satanisme, qui vise autant des femmes que des adolescentes. En revanche, la plupart des arrêts indiquent que l’on ne peut poursuivre un impubère pour crime d’adultère. Parmi les crimes sexuels, on trouve bien entendu la sodomie, couramment pratiquée dans les milieux aisés mais réprimée chez les personnes de basse condition, plus fréquemment la bestialité, qui est associée à l’arriération.

« Après l’inversion sexuelle, il faut mentionner certaines aberrations, beaucoup plus rares, de l’appétit génital, observées chez les débiles, des imbéciles, principalement à la campagne où la vie solitaire et le contact fréquent avec des animaux favorisent les occasions de monstrueuses pratiques. »[2]

            L’incarcération des adolescents existe en fait depuis l’Inquisition. A cette époque, les pourfendeurs d’hérésie ne se préoccupaient guère de l’âge, estimant que le salut de l’âme ne pouvait attendre. Ainsi, au Moyen Age, on demandait à des jeunes gens de douze à quinze ans d’abjurer en bloc toutes les hérésies. En cas de refus, ils étaient soit brûlés, soit emprisonnés. L’emprisonnement pouvait être adouci et le « mur strict » commué en « mur large », qui autorisait quelques visites ou autorisations de sortie. Aux enfants les plus jeunes, on évitait le « mur » en leur imposant de porter la « croix jaune » en tissu, marque d’infamie.

       Sous Louis XV, la privatisation progressive des prisons conduisit à une exploitation de plus en plus marquée des prisonniers de la part des concierges, ceux-ci exigeant des droits de pension largement supérieurs à ceux exigés par les ordonnances. Ceci explique en partie la raréfaction des enfants dans les prisons, du fait de leur insolvabilité. En revanche un certain nombre de monastères parsemés sur le territoire avaient pour vocation de recueillir des jeunes gens dont le comportement s’écartait par trop de la norme. Les internements étaient prononcés par « lettre de cachet » et accompagnés du régime « pain et eau ». Les historiens estiment d’ailleurs que c’est la sous-alimentation qui est à l’origine de la plupart des décès en milieu judiciaire. Ce « régime », c’est le cas de dire, ne sera définitivement aboli qu’en 1937, à la suite du décès du jeune Roger Abel, âgé de dix-neuf ans, à la colonie d’Eysses.[3]

       L’ordonnance de 1656 créant les Hôpitaux Généraux stipulait que chacun de ces établissements se devait de créer un quartier fermé retenant aussi bien les malades mentaux que les fauteurs de troubles. Mais, le plus souvent surpeuplés par les indigents et les miséreux de toutes sortes, ils ne pouvaient assurer cette mission et de fait, on ne trouvait de quartiers de redressement principalement qu’à Paris, dans les hôpitaux de Bicêtre et de la Salpetrière.

       La déclaration du 3 août 1764 ordonnait dans chaque généralité, la création de « dépôts de mendicité » assortis d’une maison de force destinés aux libertins, correctionnaires, vagabonds, prostituées et...aliénés. Dans les années 1770-1780, on peut trouver sur le territoire pas moins de cinq cents maison de force, dont la gestion est alors confiée aux intendants du royaume. Les familles qui le désirent ont ainsi la possibilité de faire enfermer leurs enfants dans des institutions souvent tenues par des ordres religieux. La réclusion y est rarement sévère, mais le plus souvent illégale. Les prix de pension sont extrêmement variables ce qui explique le surpeuplement de certains établissements, comme Bicêtre ou la Salpetrière, dont les prix sont parmi les plus bas.[4]

       Etant donné le manque de moyens de l’Etat, certaines pensions sont tenues par des particuliers et viennent compléter le système de renfermement. Il s’agit de « refuges », « chartres privées » ou encore « maisons de discipline ». Avant la Révolution, il existe une bonne vingtaine d’établissements de ce type dans Paris, soumis à l’autorité du lieutenant général de police. Le plus célèbre d’entre eux est certainement la maison Belhomme, sis au 161 de la rue de Charonne. Cet établissement accueillit en effet sous la Terreur un certain nombre de riches pensionnaires, moins arrierés mentaux que soucieux d’échapper à l’échafaud. Cette clinique a fermé définitivement en décembre 1970. La plupart de ces maisons ont disparu progressivement avec la suppression des lettres de cachet mais la confusion entre les deux modes d’internement, judiciaire et médical, a laissé des traces durables dans les pratiques et les représentations.

 

     2.1.2    Education et moralisation

       L’internement médical et judiciaire d’enfants et d’adolescents pose le problème de leur éducation. Mais ce qui empêche la réalisation du projet scolaire à la fin du XVIIIème siècle, c'est essentiellement son coût. Le 25 septembre 1791, la Constituante se prononce pour un ajournement du projet, malgré la faveur qu'avait celui-ci auprès de l'opinion publique. A l'époque, le duc de la Rochefoucault-Laincourt devenu citoyen LAINCOURT écrit à propos des prisons de Paris :

«Nous avons trouvé de nombreux enfants, précoces par le crime, mais que des soins paternels restitueraient à la société. […] Vous pouvez épargner cette douleur à la Patrie qui les regarde avec une tendre sollicitude, et cette perte à l'agriculture et à la Marine qui vous promettent de les rendre dignes d'elle et de la liberté. La leçon du travail peut encore ouvrir ces tendres âmes aux leçons de la vertu.» [5]

     

      Ce n'est que le 28 juin 1833, sous le règne de Louis-Philippe que le ministre de l'éducation GUIZOT fait voter le principe de la création d'une école primaire dans chaque commune [6]. Le 11 septembre 1836, s'ouvre la prison de la Petite Roquette, afin que les enfants délinquants ne soient plus mélangés avec les adultes. Les pensionnaires y sont occupés à des travaux artisanaux, supposés leur offrir des débouchés professionnels à leur sortie de prison. La description qu’en donne Maurice ALHOY est moins optimiste à l'égard de ceux qu'il appelle « les mômes » :

«Les mômes étaient divisés en deux classes : les grands et les petits. […] les grands, c'est-à-dire les plus âgés, faisaient aux petits une guerre continuelle : l'abus de la force se trouve partout. […] Un employé de la maison conservait, autant que possible, l'ordre et le silence parmi eux. La prière se faisait en commun puis le travail commençait : les enfants étaient occupés à faire des cardes de laine ou de coton. A dix heures et demie, ils descendaient dans la cour. C'est là qu'ils se dédommageaient du silence qui leur était imposé le reste de la journée.»

      

       On trouve déjà ici l'ébauche des futurs internats : séparation des petits et des grands, une classe pour les 6-8 ans, une autre pour les 9-12 ans. A la Petite Roquette, un instituteur est détaché, et fait faire des dictées aux élèves. Celles-ci ne durant que cinq minutes et doivent permettre aux enfants d'apprendre d'un même jet l'écriture, la lecture et la grammaire. C'est que l'instituteur, M. POUTIGNAC-DUVILLARS avait en charge l'instruction de…500 élèves. Qui, d'ailleurs, ne le connaissaient que par la voix, car on se contentait d'ouvrir les guichets des portes des cellules, ceci afin de préserver l’anonymat du maître.[7] Les corrections étaient faites par les geôliers, à condition qu'ils sachent eux-mêmes lire et écrire.

 

    2.1.3     La rééducation par le travail. Les colonies pénitencières

      A travers l’histoire de la prison pour enfants, on voit bien que l’Etat, avant même de vouloir éduquer l’ensemble d’une classe d’âge, s’est donné pour mission de rééduquer les plus perturbés, les moins civilisés de ses futurs citoyens. Il faut dire que la mission éducative est déjà bien amorcée par les écoles confessionnelles. Ce n'est d'ailleurs pas une spécificité française, puisqu’on trouve à la même époque un type analogue d'institutions de l'autre côté de la Manche, directement inspirés des workhouses, ces maisons de travail créées pour éduquer le bas peuple aux tâches répétitives de la toute naissante production de masse. La jeune population vagabonde et miséreuse des bas quartiers constitue alors un vivier tout à fait apprécié des capitaines d'industrie.

      Lorsqu’ils ne sont pas enfermés dans les cellules de la Petite Roquette, les enfants délinquants sont envoyés en « colonies pénitencières ». L’un de ces établissements, l’institution de Belle-Isle-en-Mer, fait la une des journaux lorsque durant l’été 1934, ses pensionnaires se révoltent et prennent le pouvoir en faisant prisonnier leurs geôliers. Les membres de la colonie de Belle-Isle remboursent leur pension en travaillant le coton sur des métiers à tisser archaïques. Des abus, notamment sexuels, sont fréquemment commis sur les enfants. Les troubles pulmonaires, dus aux fibres végétales en suspension, ne sont pas soignés [8]. Les colonies pénitencières s’inspirent largement des pratiques des colonies industrielles, dans lesquelles des détenus sont astreints à des tâches pénibles, comme le travail du coton, la fabrication d’espadrilles. Ainsi à Aniane, un ancien cloître transformé en colonie industrielle accueille dès 1845 près de 700 jeunes détenus.[9]

      Dans les années 1880, les tentatives de laïcisation et l’obligation éducative pour les mineurs ne pèsent pas lourd face aux contrats passés avec les entreprises locales, friandes de cette main-d’œuvre bon marché et non revendicative.

      A Aniane, l’Etat mettra neuf ans à respecter ses engagements et à substituer à l’ancien statut celui de régie directe. En 1894, les mineurs sont encore astreints à huit heures de travail manuel auxquelles viennent s’ajouter une heure d’instruction, prodiguée par des instituteurs n’ayant reçu aucune formation pédagogique et dont l’essentiel du travail était de nature administrative (surveillance des ateliers).[10] Au fil des années, les colons sont devenus des pupilles de l’Etat, mais sans pour autant que leurs conditions de détention ne s’améliore. Les enfants ne sont plus considérés comme détenus, mais simplement enfermés. Comme à Belle Isle, évasions, mutineries, révoltes ne vont pas tarder à se succéder à un rythme effréné, en particulier en 1937, jusqu’à ce que l’établissement soit transformé en Institution Publique d’Education Surveillée et que s’instaure enfin un régime éducatif , c’est-à-dire en … 1950.

      Les journalistes de l’époque ont joué un rôle important dans la dénonciation de ces pratiques esclavagistes et indignes[11], héritières de la conception traditionnelle selon laquelle on ne pouvait faire expier le mal que par le mal. Il est aujourd’hui difficile d’estimer la proportion d’enfants déficients dans ces établissements puisque la déficience était confondue dans les troubles du comportement. On ne sait d’ailleurs si ces troubles avaient quelque chance de régresser étant donné les traitements subis et les abus commis. Il semble que certains jeunes aient pu ensuite acquérir un métier et trouver un emploi dans le tissu local. C’était d’ailleurs ce qui permettait de justifier les conditions de travail harassantes dans ces établissements. L’octroi d’heures de cours supplémentaires a d’ailleurs été l’une des principales revendications des jeunes insurgés de Belle Isle...

      Le Secours Ouvrier International, très méfiant à l’égard des organisations confessionnelles, constitue à cette époque et avec le soutien de l’Association Nationale de Soutien à l’Enfance, le « comité de lutte contre les bagnes d’enfants ». Dans ce comité apparaissent déjà les noms de ceux qui vont contribuer à une évolution radicale de la prise en charge des enfants déficients intellectuels et sociaux : Henri WALLON, Paul LANGEVIN, Henriette NIZAN, Gabriel PERI mais aussi l’anthropologue Lucien LEVY-BRUHL.

      De fait, il existe un lien très fort dans le discours savant de l’époque entre les enfants délinquants et les anormaux. N’oublions pas que l’on a cru jusque très tardivement à l’origine génétique des comportements sociaux déviants. Un nombre important d’études a été effectué par des médecins psychiatres avant 1914 et durant l’entre-deux-guerres pour tenter d’identifier parmi les délinquants le pourcentage d’anormaux.[12]. La proportion est estimée entre 70 et 80 p. 100. Il apparaît dans ce dernier groupe une forte majorité de débiles intellectuels et de caractériels. Les troubles se sont généralement manifestés dès l’âge scolaire, leur « suggestibilité » étant fréquemment exploitée par des chefs de bande pour commettre des infractions diverses. Le pourcentage de grands arriérés s’avère très faible, ces derniers bénéficiant généralement d’une assistance et d’une surveillance plus stricte, que celle-ci soit exercée dans la famille ou à l’asile.

      L’idée de prévention se fait jour peu à peu dans l’esprit des pédagogues de l’époque. En même temps, il apparaît de plus en plus clairement que certains élèves ne peuvent tirer parti de l’enseignement proposé dans les classes. Mais c’est une idée ambiguë. Car ces élèves constituent également une gêne pour l’enseignant. La tentation est grande d’isoler les « fortes têtes » ou les « esprits indisciplinés ». D’ailleurs l’idée d’une école de « réforme » ou de « discipline » est loin de faire l’unanimité. En 1887, la Société pour l’étude des questions d’enseignement primaire, les instituteurs protestants de la Seine et les directeurs d’école sont contre. Déjà, ces enseignants hostiles à la « séparation des mauvais » parlent de « relégation », de « séquestration » dans des maisons pénitencières plus ou moins déguisées[13].



[1] Voir à ce sujet l’ouvrage du Dr Yves ROUMAJON, Enfants perdus, enfants punis. Ed. Robert Laffont 1989.

[2] E. DUPRE, « Les perversions instructives », Rapport au congrès des aliénistes de langue française, Tunis, 1912, cité par Yves ROUMAJON, op. cit., p. 63. C’est ainsi qu’en 1592, est condamné au bûcher un jeune garçon de dix-sept ans, dont le jugement précise qu’ayant engrossé une vache, il en était sorti « un monstre moitié veau, moitié homme » (pp 47-48).

[3] Yves ROUMAJON, op cit., p.78.

[4] Ibid., p. 82

[5] Ibid., p. 127

[6] Rapport sur l’instruction publique présenté par François GUIZOT.

[7] YVES ROUMAJON, op. cit. p. 162

[8] Cet épisode a été mis en scène de façon très réaliste dans le film de Gérard POITOU-WEBER, La Révolte des enfants. On peut trouver des situations analogues à l’étranger : celle décrite par Yilmaz GUNEY dans Le Mur, sur la prison d’enfants à Ankara, mais de façon plus inattendue celle des maisons de correction américaines dans Sleepers, où d’anciens enfants détenus, devenus adultes, se vengent de leurs gardiens.

[9] H. GAILLAC, Les maisons de correction (1830-1945), Cujas, 1971, p. 163

[10] Voir à ce sujet A. MAILHOL, La Colonie industrielle et agricole d’Aniane, Montpellier, Causse et Cie, 1927.

[11] Lire à ce sujet l’ouvrage d’Alexis DANAN, Les maisons de supplices, Ed. Denoël, 1936.

[12] G. HEUYER, Enfants anormaux et jeunes délinquants, Paris, 1914

[13] Monique VIAL, les Enfants anormaux à l’école. Aux origines de l’éducation spécialisée 1882-1904.Armand Colin, 1990, p. 41.